Loading...
Pourquoi2018-09-12T16:10:30+00:00

« La dictature parfaite aurait les apparences de la démocratie; une prison sans murs dont les prisonniers ne songeraient pas à s’évader. Un système d’esclavage où grâce à la consommation et aux divertissements, les esclaves auraient l’amour de leur servitude. »

Aldous Huxley nous mettait en garde dès 1932 dans Le Meilleur des Mondes. Aujourd’hui en 2018, alors que nos sociétés sont confrontées à des défis de plus en plus inquiétants, le smartphone nous en distrait.

Voici quelques chiffres qui aident à s’en convaincre.

Avoir un smartphone ou ne pas être

Tout le monde (ou presque) possède un smartphone : Il y a aujourd’hui plus de smartphones actifs que d’êtres humains sur Terre ! (7,7 milliards / 7,4 milliards).

Sur tous les continents, à la ville comme à la campagne, l’équipement des personnes continue de progresser à un rythme effréné avec des taux de croissance attendus au plus haut dans la zone Asie et Pacifique (Chine, Inde), puis en Afrique. Cela vaut pour toutes les conditions, tous les environnements, tous les modes de vie et tous les âges.

Il se vendait en 2017 environ 50 smartphones par seconde dans le monde, soit 4,3 millions par jour, 130 millions par mois et plus d’1,5 milliards par an. Depuis que vous lisez cette page, il s’en est déjà vendu plus de 1 500… C’est en Chine qu’on trouve le plus grand nombre d’utilisateurs de smartphones (713,31 millions) devant l’Inde, les États-Unis, le Brésil et la Russie. Avec 42,4 millions d’utilisateurs de smartphones, la France se situe à la onzième place mondiale. En 6 ans seulement, on est passé de 17% de Français équipés à 73% :

Source Credoc 2017

La nouvelle addiction

Les Français de moins de 30 ans vérifient leur smartphone en moyenne 220 fois par jour, pour un temps total d’environ 4 heures par jour, soit un quart du temps éveillé…

Un quart des étudiants français passent plus de 6 heures par jour sur leur smartphone et 4 étudiants sur 10 se disent incapables de se passer de leur smartphone pendant une journée. L’influence négative du smartphone est perçue sur des questions aussi importantes que la concentration, le sommeil ou la santé mentale (les maux de tête en l’occurence). (smerep)

Ce constat d’impuissance constitue la définition de l’addiction : «  l’addiction se définit comme la dépendance d’une personne à une substance ou une activité génératrice de plaisir, dont elle ne peut plus se passer en dépit de sa propre volonté. Elle est probablement liée à une libération d’endorphines dans la circulation sanguine en rapport avec le plaisir procuré, c’est d’ailleurs ce qui la différencie du comportement obsessionnel compulsif. » (def.)

A l’évidence, l’addiction au smartphone est un phénomène mondial, la France étant sans doute moins impactée qu’un grand nombre de pays comme les Etats-Unis ou l’ensemble des pays du Sud, pour lesquels les chiffres manquent.

Je like donc je suis

L’étude des usages montre que le smartphone est devenu le premier support d’accès à Internet, et qu’il se différencie des autres supports par la prééminence du divertissement et de la communication90% du temps mobile est passé dans les applications (Flurry Yahoo). En 2017, 197 Milliards d’applications ont été téléchargées, avec en première place les applications de jeux :  

A la différence de l’ordinateur ou de la tablette, les smartphones sont utilisés principalement pour des applications de communication et de divertissement, au premier rang desquelles les réseaux sociaux, les messageries instantanées, les jeux et les vidéos. 

Une addiction organisée…

Le fait que cette addiction soit organisée n’est pas nouveau (le smartphone n’est qu’un produit de l’industrie mondialisée de plus). Ce qui est nouveau c’est l’efficacité avec laquelle le smartphone pousse la logique classique de la captation de l’attention, préalable à la génération de valeur et à la vente. Voici le schéma classique de la publicité adapté au support numérique :

Si le smartphone séduit autant, c’est certes parce qu’il rend bien des services, mais c’est aussi parce qu‘il est l’outil le plus efficace à ce jour en termes de captation et de divertissement de l’attention. Cette efficacité est à la fois celle du support (composants assemblés), des systèmes d’exploitation et de commercialisation, et des logiciels et programmes qui y prennent place : par son succès mondial, les concepteurs du support influencent (le mot est faible) les contenus qui y sont rendus accessibles. 

Les concepteurs de ces trois produits embauchent des neuropsychiatres pour les aider à façonner des mécanismes cognitifs d’addiction. Indépendamment des injonctions à l’équipement en smartphone et à son renouvellement, on trouve donc aujourd’hui un ensemble de techniques de captation de l’attention. 

Dans un contexte de surabondance des contenus sur un écran somme toute réduit, les applications qui parviennent à figurer dans les classements plus haut doivent intégrer des techniques de captation de l’attention directement liées au support. Le smartphone se caractérise de ce point de vue par la prévalence de l’écran, le fonctionnement tactile intuitif, la gestion avancée des couleurs pour la mise en valeur de la vidéo, de la photo et de la navigation, l’imbrication des données personnelles et des achats.

Pour l’usager, cela se traduit par le renseignement obligatoire des informations de paiement, le renouvellement automatique de ces paiements, des algorithmes de recommandation, des moteurs de recherche auto-complétifs, par le déclenchement automatique des vidéos, la suggestion automatique des contenus, l’intégration automatique de publicité, les systèmes de notifications PUSH, le scroll infini, etc. Ces innovations fonctionnelles ont toute en commun de réduire l’activité consciente des usagers, au prétexte de lui faciliter la vie. C’est l’effet « pilote automatique ».

Cette automatisation permet en outre la remontée continue des données qui sont ensuite valorisées. Dans un contexte de surabondance des contenus pouvant capter l’attention des usagers, il est devenu nécessaire de stimuler les zones cognitives « passives » pour gagner cette attention et transformer en valeur les données qui sont ainsi récoltées. 

Ajoutons que cette addiction organisée génère des profits records, concentrés dans les mains d’un très faible nombre d’entreprises, au  premier rang desquelles, en Occident, les fameuses GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) dont le pouvoir pose désormais des enjeux géopolitiques croissants.

… aux conséquences désastreuses

De plus en plus d’études sortent pour documenter la question de l’addiction aux smartphones, mais la vitesse de propagation du produit a pris de court le rythme des études : « Les usages intensifs de jeux vidéo, de smartphone, l’hyperactivité sexuelle ou professionnelle ne sont pas, à ce jour, considérés comme d’authentiques addictions car on ne dispose pas de données scientifiques convaincantes. » (Site de l’Inserm). 

Le problème est aussi grave que protéiforme, et on ne mesure pas encore toute son ampleur. Commençons par les effets directs, qui sont d’ordre sanitaire :

  • il y a d’abord la nocivité sur le développement équilibré du cerveau. Le cerveau est une matière malléable et en formation jusqu’à 25 ans environ.La surexposition aux écrans a des conséquences visibles sur la formation physiologique du cerveau, et fait peser sur nous une menace anthropologique planétaire. Boris Cyrulnik recommande de ne pas mettre en contact nos enfants avec un écran avant 3 ans (et surtout pas de smartphone), et le moins possible après… ;
  • il y a également la nocivité des ondes sur la mémoire figurale des enfants qui correspond à la dimension spatiale de la mémoire ; 
  • les effets sur la vue
  • les effets sur le sommeil (https://www.nature.com/articles/srep46104)

Plus largement on constate une érosion progressive de nos capacités d’attention et de concentration, qui entraîne en cascade des conséquences dramatiques sur la convivialité, l’empathie et in fine le bonheur.

Ce sont les effets indirects d’ordre psychologique : 

  • Une baisse de l’empathie : évaluée à 40% par Sherry Turkle, professeure au MIT, qui a étudié pendant 30 ans l’impact des technologies sur les jeunes, et a démontré une baisse de 40% de l’empathie sur une cohorte d’étudiants américains, directement liée à la hausse des usages numériques.
  • Un isolement croissant et une hausse de la souffrance psychologique : pour Jean Twenge, psychologue américaine, professeure à l’Université de San Diego : « Le nombre d’adolescents américains qui voient un ami au moins une fois par jour a baissé, entre 2000 et 2015, de… 40% »…

En résumé, moins on passe de temps devant un écran, plus on a de chances d’être heureux, et inversement.

Enjeux sociaux, économiques et politiques

Au-delà des problèmes sanitaires évidents de l’addiction, la place prise par les smartphones dans nos vies entraîne des conséquences sociétales, économiques et politiques :

  • la rupture du lien social : la crise du lien social est accentué par le « recroquevillement » provoqué par le smartphone, qui enferme dans une bulle informative et physique. Ainsi l’on se coupe les uns des autres à l’heure où l’on a plus que jamais besoin de fraternité, d’attention aux autres plutôt que de repli ;
  • le déséquilibre économique : grâce à la valorisation de notre addiction, la capitalisation boursière des entreprises du numérique n’a jamais été aussi élevée. Il est illusoire de penser que les smartphones apportent des fonctionnalités gratuites et de bien commun : nous sommes les produits, « notre attention est même devenue le produit » (Yves Citton). Marqueur de réussite, le smartphone est un symbole de notre modèle de société de consommation qui n’a jamais rendu personne heureux mais a colonisé nos cerveaux depuis quelques dizaines d’années. 
  • la souveraineté politique : la prise de pouvoir des entreprises du numérique explique aussi la désaffection du politique et notre difficulté à nous engager collectivement, sans parler des difficultés des Etats à rétablir la balance. Soyons conscients de leur pouvoir et des autres pour ne pas abandonner trop vite notre souveraineté… Aldous Huxley nous mettait en garde contre l’asservissement volontaire par le divertissement en 1931… Comment s’engager si l’on est distrait constamment ? Comment voir que les oiseaux disparaissent si on ne les regarde plus ?
  • l’urgence écologique : avant d’atterrir dans votre poche, votre smartphone a fait 4 fois le tour du monde…, au prix d’un coût exorbitant pour l’environnement et les populations. Voyez l’extraction des minerais en Afrique et en Amérique du Sud, leur transport, les conditions d’assemblage des produits en Asie et leur distribution sur toute la planète.