Arnaud Levy est développeur informatique et maître de conférences associé à l’Université Bordeaux Montaigne. Il est par ailleurs adhérent de l’association Lève les yeux, auprès de laquelle il a décidé de reverser les bénéfices de ce livre.
Alors que la prise de conscience des dangers de la surexposition aux écrans progresse et que les premières mesures légales de protection des enfants et adolescents voient enfin le jour 1L'interdiction des réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans sera débattue à l'Assemblée nationale fin janvier 2026, ainsi que l'extension de l'interdiction des smartphones dans les collèges aux lycées., l’école continue d’avancer à contre-courant en promouvant le numérique.
Cette incohérence, nourrie par les difficultés du ministère de l’éducation et des collectivités à revenir sur des décennies de techno-solutionnisme, place désormais les familles dans une situation de plus en plus intenable.
Pourquoi alors qu'il est acquis que l'omniprésence des écrans pose de graves problèmes à toute la société et en premier lieu à nos enfants, l'école continue-t-elle d'en installer dans leur vie dès les petites classes ?
Pourquoi, alors que les smartphones sont heureusement interdits au collège et en passe de l'être dans les lycées, continue-t-on d'y remplacer les manuels scolaires imprimés par des plateformes numériques et d'équiper les classes en tablettes, ordinateurs et autres logiciels de vie scolaire ?
Pourquoi, alors que la crise de moyens de l'éducation publique est systémique, continue-t-on de débloquer des budgets importants à destination de projets numériques « éducatifs » dont la pertinence pédagogique n'a jamais pu être démontrée ?
Pourquoi, alors que le numérique dérégulé aggrave les inégalités entre les familles, entre celles qui disposent des moyens pour proposer des alternatives à leurs enfants et les autres, l'école publique contribue-t-elle à creuser encore ce fossé, au lieu de le réduire ?
Pourquoi, enfin, alors que les effets délétères de l'addiction aux écrans sur les capacités cognitives des enfants et adolescents sont désormais visibles et prouvés, accélérant la baisse du niveau scolaire dans toutes les matières fondamentales, continue-t-on de promouvoir le modèle insoutenable de l'intelligence artificielle qui ne fera qu'aggraver cette double crise, anthropologique et écologique ?
L'échec du numérique éducatif écrit par Arnaud Levy et paru en novembre 2025, éclaire ce paradoxe, tout en proposant des solutions pour en sortir.
Dans la continuité d'une littérature critique déjà fournie 2Citons notamment sur ces sujets Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital, Seuil 2019 ; Florent Souillot et Yves Marry, La guerre de l’attention, L’Echappée 2022 ; Philippe Champy, Vers une nouvelle guerre scolaire, La Découverte, 2019 ; Philippe Bihouix et Karine Mauvilly-Graton, Le Désastre de l’école numérique, Points 2021 ; Cédric Biagini, Christophe Cailleux et François Jarrige (dir), Critiques de l’école numérique, L’Echappée 2019 ; Denis Kambouchner, Philippe Merieux et Bernard Stiegler, L’Ecole, le numérique et la société qui vient, Mille et une nuits, 2012., il mérite d'être mis dans les mains de tous les membres de l'éducation nationale, des élus au sein des collectivités, des mairies aux départements, des régions au ministère, des professionnels de l'éducation, de leurs syndicats, et bien sûr des parents.
Un livre d'intérêt général qui, derrière son titre volontairement provocateur, est beaucoup plus nuancé qu'il n'y paraît.
Cela tient d'abord à la légitimité de son auteur. Arnaud Levy est un développeur informatique aguerri et reconnu, concepteur de solutions à destination des entreprises ou des universités. Ses productions sont accessibles, soutenables, sobres, hébergées localement, indépendantes des majors du numérique et codées selon des principes hérités de longue date du logiciel libre.
Il est également maître de conférences associé à l'Université Bordeaux-Montaigne, fils d'enseignants, lui-même enseignant et chercheur, expérimentateur de longue date de pratiques et de référentiels de pédagogie active auprès de ses étudiants.
Cette double casquette fait de lui un observateur avisé et méthodique, à la fois concepteur et utilisateur de logiciels éducatifs, et tout sauf un technophobe dogmatique. En un mot, Arnaud Levy est un oiseau rare, geek éclairé et enseignant passionné par ses deux métiers.
J'aime le numérique, ce n'est pas mon métier sans raison. Je connais ses réalités concrètes et opérationnelles (du matériel au logiciel, en passant par le réseau), ses dysfonctionnements profonds et incessants (des bugs à la technocratie, en passant par Ayn Rand), ses aspirations humanistes et poétiques (de Wikipédia à Aurèce Vettier, en passant par Cairn).
Tout commence lors d'une intervention donnée au salon Educ@tech en 2023, qui, comme son nom l'indique, regroupe chaque année les professionnels du numérique éducatif. Devant cette assemblée, Arnaud Levy s'est exclamé en conclusion de son discours:« Le numérique éducatif, ça ne marche pas ! », recueillant ensuite, hormis les réactions outrées et attendues d'une partie de l'auditoire, des témoignages de gratitude et de soulagement : enfin quelqu'un acceptait de nommer l'éléphant dans la pièce et de mettre les pieds dans le plat.
Enfin, quelqu'un osait dire tout haut ce que beaucoup expérimentent au quotidien, à savoir les concepteurs eux-mêmes, les parents, les élèves et les professeurs : le numérique éducatif est souvent un échec, un gaspillage d'argent public sans bénéfice pédagogique réel.
Alors, plutôt que de s'en tenir à cette intervention, Arnaud Levy a eu la bonne idée d'en faire un livre. Un ouvrage étayé, fondé sur une approche à la fois théorique, pragmatique et systémique des rapports d'études scientifiques sur les impacts pédagogiques du numérique 3Arnaud Levy utilise l’analyse des controverses de Latour et Callon. Voir Michel Callon et Bruno Latour (dir.), La Science telle qu’elle se fait. Anthologie de la sociologie des sciences de langue anglaise, La Découverte 2013. :
Les études sur le numérique éducatif sont pléthoriques, la quantité de disciplines scientifiques impliquées étant bien entendu un facteur d'explication. Les montants astronomiques sont un autre facteur important. [...] Dans le numérique éducatif, tout comme dans l'industrie du tabac, ou dans d'autres domaines alliant intérêts financiers élevés et fort volume de production scientifique, les études revues par les pairs font l'objet de méta-analyses qui tentent d'en synthétiser les résultats. Les méta-analyses font elles-mêmes l'objet de rapports, qui tente de mettre à la disposition de la société civile et des décideurs et décideuses une connaissance scientifique robuste et intelligible. L'analyse des controverses permet de se frayer un chemin dans ce corpus trop grand, en considérant que l'opacité sert peut-être des intérêts particuliers.
L'auteur ne se contente pas de lire, il enquête et questionne, soulevant, exemples à l'appui, l'enjeu crucial du financement de la recherche et l'existence de conflits d'intérêt avec l'industrie (ainsi celui de Séverine Erhel et Eric Jamet, évaluateurs scientifiques de logiciels d'apprentissage de l'écriture sur tablette, logiciels vendus par une entreprise dont ils sont par ailleurs partenaires au sein d'un laboratoire de recherches) 4Sur les artisans du doute, lire notamment Stéphane Foucart, Stéphane Horel, Sylvain Laurens, Les gardiens de la raison, La Découverte 2020 ; Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital, Seuil 2019 ; ainsi que l’enquête de la journaliste Marie Dupin, Ecrans éducatifs et sciences cognitives : comment la big tech investit l’école, Radio France, 2025. La déclaration d’intérêt d’Arnaud Levy figure en amorce du livre, ce que toute personne s’exprimant sur le sujet, compte tenu des intérêts financiers et politiques en jeu, devrait d’ailleurs faire systématiquement (si les journalistes pouvaient le demander à leurs invités, ce serait également pour le mieux). Rappelons, au-delà de la question de l’école, que l’indépendance de la prévention numérique doit devenir une priorité absolue des politiques publiques, nourrie par des mécanismes de dotations spécifiques et transparents..
Si les liaisons dangereuses entre la recherche et l'industrie ne sont pas l'apanage du numérique éducatif, force est de constater que ce secteur s'y prête bien : d'une part des financements publics en baisse, de l'autre un marché considérable visé et préemptés par des acteurs privés 52,3 milliards d’euros d’argent public ont ainsi été dépensés pour des logiciels de numérique éducatif entre 2013 et 2017 en France (Rapport de la Cour des comptes de 2019). Le marché mondial des EdTech est quant à lui estimé en très forte croissance, de 254,8 milliards en 2021 à 605,4 milliards de dollars en 2027 (Business Wire, Global Edtech Market Outlook and Forecast, Report 2022-2027). . Entre les deux, une injonction politique persistante. Ou comment l'argent public se trouve dépensé vers des projets assis sur une légitimité scientifique douteuse, bénéficiant davantage à des intérêts privés qu'aux élèves et aux professeurs.
L'écran de fumée dissipé, comme le montrait déjà Michel Desmurget 6Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital, Seuil 2019, la science confirme les observations de terrain que nous faisons chaque année auprès des milliers de jeunes et de parents : le numérique éducatif est globalement un échec.
Certes pas dans toutes les situations, certes pas pour tous les professeurs, certes pas pour tous les publics (notamment pour les élèves souffrant de troubles DYS, de troubles de l'attention ou de handicaps, etc.), certes pas dans toutes les situations pédagogiques.
Mais à ces exceptions près, dans lesquelles les bénéfices sont souvent plus modestes qu'on ne croit, c'est hélas bien le cas : la balance bénéfice-risque du numérique éducatif penche dangereusement du côté des risques, en particulier si l'on considère ceux qui pèsent sur la qualité pédagogique, l'égalité sociale entre les élèves et leur santé physique et mentale.
En conclusion, les bénéfices du numérique éducatif sont modestes et dépendent grandement de la qualité de l'expérience pédagogique dans son ensemble. Les risques, en revanche, sont énormes. Le numérique éducatif endommage l'apprentissage de la lecture, la compréhension des concepts abstraits, la coopération, et augmente les inégalités. Et le numérique récréatif a des effets délétères sur le sommeil, sur la forme physique et sur le bien-être social. [...] Le jeu n'en vaut pas la chandelle.
Enfin, L'échec du numérique éducatif est aussi l'occasion pour l'auteur de partager une série de propositions à mettre en œuvre, alternant des actions de court terme inspirées du logiciel libre et reposant sur la liberté pédagogique souvent sous-estimée des enseignants (des #hacks), et des axes de plaidoyer institutionnel à plus long terme.
Les solutions sont là : cesser d'imposer le numérique, à tous les niveaux, compter sur la liberté pédagogique des professeurs pour choisir et non subir, nous débarrasser définitivement des Gafam, en finir avec la EdTech financiarisée et privatisée, réorienter les efforts vers les alternatives du logiciel libre et des communs, entre autres.
Au-delà des controverses créées de toutes pièces pour défendre des parts de marché, rappelons que pour apprendre à lire, à écrire, à compter, pour mémoriser, pour s'exprimer avec des mots suffisamment variés pour servir leur pensée, les élèves ont avant tout besoin d'un pédagogue en chair et en os décemment payé et de conditions d'apprentissage correctes.
Cela ne veut pas dire que le numérique doit être banni. Cela veut dire qu'il faut désormais appliquer un principe de précaution à tous les niveaux. Cela ne veut pas dire que tous les logiciels de numérique éducatif sont mauvais, cela veut dire qu'un examen de conscience et une réforme profonde de ce secteur sont urgents.
Le chemin sera long. Il impose également de faire cesser la rivalité des départements et des régions dans la course à l'équipement numérique, dont nous faisons les frais 7L’un des exemples les plus frappants est la décision unilatérale de la région Ile-de-France de cesser de financer les manuels scolaires imprimés et numériques pour les lycées, pour installer à leur place des abonnements à la plateforme Pearltrees. On y trouve des contenus découpés sous forme de « granules », des manuels libres auto-édités, des œuvres sous droits piratées. 18 millions d’euros d’argent public ont été dépensés pour cet appel d’offre.. Il nécessite d'avoir le courage de revenir sur des années d'insouciance et de suivre l'exemple des pays du Nord de l'Europe qui ont rééquilibré la barre en cessant la numérisation de l'école.
Le numérique éducatif ne peut plus et ne doit plus se concevoir aujourd'hui comme il y a vingt ans. En vingt ans, tout a changé, autour et dans l'école. À l'heure du déferlement de l'intelligence artificielle, continuer la course à la numérisation de l'école ne relèverait plus de la naïveté, mais d'une irresponsabilité coupable.
À nous de politiser la technique, de sortir de la numérisation forcée, de construire collectivement un numérique pluriversel et de nous efforcer d'habiter la terre avec dignité, élégance et poésie.