Trahir par fidélité, d'Aurélien Barrau Note de lecture

Quand un astrophysicien décroissant croise la route philosophique d'un génie mathématipoétique, les étincelles sont au rendez-vous. Pour éclairer tout un pan de monde resté dans l'ombre et faire contagion dans un crépitement de sédition.

Aurélien Barreau réhabilite la vision incomprise du grand mathématicien Alexander Grothendieck qui n'a eu de cesse de se détacher du scientisme et de mettre en garde les scientifiques contre l'adhésion à un système capitaliste mortifère, brutal et prosaïque, qui méprise la recherche et les déviations vibrantes de l'observation au profit d'un usage productiviste et profondément dystopique de la science - ce qu'il nomme la traîtrise. Contrairement à la trahison, qui ici appelle à la rupture fondamentale avec les attendus de ce même système pour une reconnexion essentielle à soi-même, aux espaces sensibles, à la poésie modeste de ce qui, à bas bruit, nous entoure.

Consacré par l'Institut des Hautes Études Scientifiques, refondateur de la géométrie algébrique et doté d'une capacité hors-norme de travail, Alexander Grothendieck sera vite rattrapé par une urgence plus fondamentale : pratiquer une discipline qui ne nuit pas, l'appréhender avec hauteur et simplicité, contempler la réalité sans œillères, loin de tout schéma de pensée préétabli, donc vicié de l'intérieur, prédateur - en ce sens qu'il tend à nous enfermer dans une hiérarchie de classes sociales inique et viriliste.

Antimilitariste, anticolonialiste et anticapitaliste assumé, Grothendieck prophétise aussi ce qu'Aurélien Barreau critique avec la plus grande virulence : la toute-puissance technologique, ces "forces d'inerties qui s'opposent au renouvellement intérieur". Sillonné de chapitres courts comme autant de cailloux sur un chemin ariégeois - là où Grothendieck finira sa vie, dans une maison ouverte et entourée par le vivant qui l'inspire et dont il notera les fulgurances - l'ouvrage d'Aurélien Barreau con-sacre une dizaine de pages au technoscientisme. Du même ton radical qui prolonge la voix de Grothendieck, il expose son rejet sans concession d'un cyber-système nuisible et abrutissant, avec comme point d'orgue (dissonant) l'intelligence artificielle : "En enfermant dans une logique d'optimisation, l'intelligence artificielle ne nous laisse aucune chance. Elle tue la pensée avant son éclosion [...]. En déléguant nos choix à des programmes, c'est l'essence même de ce qui fait de nous des vivants qui s'étiole." L'astrophysicien décline en quelques paragraphes implacables les désastres humains, écologiques, cognitifs et démocratiques que produit la numérisation du monde, achevant sa démonstration par le constat glaçant d'une zombification en marche, d'utilisateurs consentants qui participent sciemment ou lâchement à l'effondrement du monde : "Le pire, c'est que quand bien même tous ces effets délétères seraient levés - ce qui est impossible, ils empirent d'ailleurs chaque année - l'ensemble de l'entreprise du numérisation du monde ne nous en rendrait pas moins malheureux, captifs, soumis, presque hébétés et comme amputés."

Au hasard de ses rencontres métaphysiques avec Grothendieck, Aurélien Barreau nous invite à refondre entièrement la mécanique du système, déboulonnant chaque rouage rouillé pour redessiner notre horizon, fuyant le chant des sirènes et la vacuité confortable d'une position sociale. Au travers de cet essai-hommage qui se parcourt comme une contemplation fine, striée de cauchemars et d'espoirs, il nous incite à nous délivrer de nos peurs pour s'heureux découvrir.

Au fil de ses chapitres déclinés en mots-clés, Aurélien Barreau assène avec courage et ferveur une salve d'électrochocs salvateurs, entrecoupés d'instantanés furtifs sur Grothendieck, tandis qu'il met en lumière ses prises de position parfois volontairement incomprises et propose sa vision réjouissante de la science, non plus comme une finalité programmée, mais comme un pur processus créatif. Trahir par fidélité est une œuvre à contre-courant de la bien-pensance, kaléidoscopique mais dénuée de fatuité, mobilisatrice mais sans embrigadement. Qu'un scientifique reconnu s'appuyant sur un autre scientifique reconnu condamne sans ambiguïté les dangers d'une science toute puissante, critiquant avec véhémence le technosolutionnisme, est déjà un fait d'arme en soi - comme une incitation urgente à la lecture.