Génération anxieuse, de Jonathan Haidt Recensions

"Interdire les smartphones dans les établissements scolaires et promouvoir le jeu libre : deux mesures qui seraient plus efficaces que toutes celles actuellement mises en œuvre pour améliorer la santé mentale des élèves."

L'Australie puis la France ont pris la décision majeure d'interdire les réseaux sociaux aux enfants et aux adolescents, en fixant des seuils d'âge respectivement à 16 et 15 ans. On pourrait se demander pourquoi cette limite d'âge est décisive, alors que tant d'articles nous alertent sur l'impact des écrans et des réseaux sociaux sur nos adolescents.

Certaines réponses à ces questions se trouvent dans le livre Génération Anxieuse Comment les réseaux sociaux menacent la santé de nos enfants, de Jonathan Haidt.

Publié en 2024 par le psychologue social américain, ce livre a rapidement figuré dans les meilleures ventes et est devenu un symbole de la remise en cause de l'omniprésence des réseaux sociaux et des smartphones dans les écoles et dans les mains des adolescents.

Nous présentons donc aujourd'hui quatre éléments clés à retenir de ce livre.

1. Le « grand recâblage » de l'enfance

Un concept central du livre est le fait que l'expérience de l'enfance a profondément changé depuis l'apparition du smartphone (2010-2015). Les enfants ont délaissé les activités fondées sur le jeu (se retrouver au parc, organiser des sorties vélo à l'improviste, etc.) pour se focaliser sur des activités basées sur le téléphone (s'envoyer des textos, des photos, regarder des vidéos, etc.).

Pour l'auteur, ce « Grand Recâblage » de l'enfance, associé à une « surprotection dans le monde réel et une sous-protection dans le monde virtuel » a chamboulé l'expérience du monde des enfants et a transformé la Gen Z en véritable « Génération Anxieuse ».

L'apparition des smartphones avec leurs applications captant l'attention et la monétisant via la publicité, mais aussi l'essor des selfies et le succès d'Instagram (2012) ont agi comme des « inhibiteurs d'expérience » pour les enfants, réduisant leurs interactions sociales dans le monde réel et empêchant l'expérimentation des limites de leur corps à travers l'exercice physique ou le développement de compétences manuelles et créatives.

A cause de ce « grand recâblage », les opportunités de jeux libres dans lesquels « les erreurs ne portent généralement pas à conséquence », sont remplacées par la pression perpétuelle subie par les ados lorsqu'ils sont en ligne. Des ados qui doivent maintenir leur image sur Instagram et Tiktok, faire attention à ce qu'ils postent, likent et commentent. Des ados soumis aux biais de conformité et de prestige, bombardés de tendances, d'influenceurs mais aussi d'injonctions physiques et culturelles. Pour l'auteur, « les enfants sont, en quelque sorte, privés d'enfance ».

2. Les conséquences du « grand recâblage » sur la jeunesse

Se voir privé d'enfance et passer plus de 30 heures par semaine sur son smartphone n'est pas anodin, loin de là. S'ensuit alors une succession d'effets sur le développement de l'enfant, sur sa santé mentale et physique.

Tout d'abord, l'auteur explique que c'est l'expérience quotidienne des enfants qui se voit impactée par les smartphones. En effet, avec plus de 192 notifications quotidiennes, les enfants ont constamment leur smartphone en tête et la moitié d'entre eux reconnaissent être en ligne plus ou moins tout le temps. On assiste alors à une diminution drastique de leur temps de sommeil (environ 50% des filles et 40% des garçons dorment en moyenne moins de 7h par nuit). Leur attention se fragmente, avec des impacts sur leur développement cognitif et leur concentration lors des activités scolaires et des moments en famille ou entre amis.

J. Haidt explique par ailleurs que la surexposition aux écrans entraîne les enfants vers une « déprise progressive du monde réel ». L'ensemble des interactions sociales se faisant en ligne, « cette génération a plus de mal à s'enraciner dans des communautés réelles ». Se délitent alors les opportunités de pouvoir d'agir et de lien chez les ados, les laissant avec une impression d'anomie totale pour une part grandissante d'entre eux, pour qui « la vie semble dénuée de sens ». Les sentiments de solitude et d'anxiété deviennent alors de plus en plus prégnants, amenant à une hausse importante des symptômes dépressifs chez les enfants (+145% chez les filles et +161% chez les garçons entre 2010 et 2020), mais aussi du nombre de cas d'épisodes d'automutilation et d'hospitalisations en psychiatrie.

3. Les différences de genre lors du « grand recâblage »

Bien que la plupart des études scientifiques considèrent la Gen Z dans son ensemble, Haidt explique qu'il existe tout de même des différences de genre concernant l'impact des smartphones sur les enfants. Tout d'abord, l'auteur démontre que la crise de la santé mentale a frappé les filles plus tôt et plus durement que les garçons, principalement à cause de leur usage intensif des réseaux sociaux visuels tels qu'Instagram ou TikTok.

Selon Haidt, les filles sont biologiquement et socialement davantage orientées vers le lien et le développement des relations, ce qui les rend plus vulnérables aux mécanismes de comparaison sociale et au perfectionnisme. Les applications numériques agissent alors comme des « moteurs de conformité », exposant les jeunes filles à des standards de beauté inatteignables et faisant chuter leur « sociomètre » (leur sentiment de valeur sociale).

Une autre source de souffrance chez les jeunes filles est la nature de l'agression, qui est souvent relationnelle plutôt que physique (cas plus fréquent chez les garçons). Pour l'auteur, « on les atteint au cœur en sabotant leurs relations sociales ». Or, les réseaux sociaux facilitent le harcèlement, la diffusion de rumeurs et de nudes de façon virale et permanente, empêchant les victimes de trouver du répit, même chez elles.

Chez les garçons, les conséquences sont plus diffuses et progressives, les effets étant mêlés à l'émergence des consoles de jeux et ordinateurs depuis le début des années 2000. A l'image des hikikomori au Japon, les garçons ont tendance à se retirer du monde réel pour s'immerger dans le monde virtuel à travers les jeux vidéo (un garçon sur treize en situation d'addiction) et la pornographie en ligne (un garçon sur quatre en consomme quotidiennement). Au cœur de ce « retrait du monde », l'auteur constate que les garçons sont pris dans un phénomène de push et pull vis-à-vis de la société. En effet, d'un côté le monde réel est devenu moins accueillant pour eux (déclin des opportunités économiques nécessitant de la force physique, dévalorisation des traits masculins considérés comme traditionnels), et de l'autre, le monde virtuel offre une simulation facile et sans risque, les laissant dans un cocon numérique confortable mais les isolant de plus en plus de la vie réelle.

4. Les quatre recommandations majeures du livre

Face à cette situation dramatique, Haidt explique que des solutions existent.Il nous exhorte à agir : « Faites-vous entendre et rassemblez-vous ».

Mais pour se faire entendre et lancer des actions collectives, il faut avoir un plan, des objectifs clairs, et ce sont quatre grandes recommandations que nous partage l'auteur :

  • Pas de smartphones avant le lycée
  • Pas de réseaux sociaux avant 16 ans
  • Des écoles sans smartphone
  • Bien plus de jeu non surveillé et d'autonomie pour les enfants.

Des recommandations en partie couvertes par les lois d'interdiction en train de voir le jour dans différents pays, sachant que d'après J. Haidt, les deux changements majeurs se trouvent dans le quotidien des enfants :

L'interdiction des smartphones au sein des établissements et la promotion du jeu libre. Ces deux mesures réunies seraient plus efficaces que toutes celles actuellement mises en œuvre pour améliorer la santé mentale des élèves.

Avec Génération Anxieuse, Jonathan Haidt couvre l'ensemble du spectre de réflexion, depuis le constat jusqu'aux solutions. Assis sur des centaines d'articles scientifiques, il est une preuve supplémentaire qu'il est temps d'agir rapidement pour redonner aux plus jeunes l'opportunité d'une enfance pleine et heureuse.