Pris dans la toile, de Sébastien Broca Recension

Un livre riche et foisonnant sur la critique du numérique, assorti d'entretiens individuels avec certains protagonistes, facilitant l'incarnation des discours et leur remise en contexte.     

Sébastien Broca est enseignant chercheur en Sciences de l'information et de la communication à l'Université Paris 8 Nanterre. Pris dans la toile, De l'Utopie d'Internet au capitalisme numérique est paru au Seuil en mai 2025. Il s'agit de son second livre, après Utopie du logiciel libre (Le passager clandestin, 2013).

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Fondé sur un travail de recherche universitaire, cet essai propose une lecture du capitalisme numérique par le prisme de sa critique et de ses discours alternatifs, tout en adoptant une méthodologie inspirée des sciences sociales :

« Les sciences sociales aident à remettre en cause la manière dont les entreprises cadrent le débat public. Laisser les producteurs d'une technologie, même repentis, tracer les bornes de la discussion et déterminer quels problèmes sont essentiels est rarement un bon point de départ. »

Il en résulte un livre riche et foisonnant, assorti d'entretiens individuels avec certains protagonistes de la critique du numérique (voir notamment le chapitre sur la technocritique retraçant les courants français depuis les années 1960), facilitant ainsi l'incarnation des discours et leur remise en contexte.

À la question, « Comment à partir de l'utopie initiale d'Internet en est-on arrivé là ? », l'auteur ne se contente pas de proposer une histoire uniquement économique ou politique du numérique : il rend compte de l'intrication des récits et de la « symbiose » unifiant l'industrie numérique et sa propre critique. Point d'histoire du numérique « sous la dictée des vainqueurs » ici (à savoir les entreprises dominantes de notre monde contemporain) ni d'oppositions caricaturales : Sébastien Broca nous propose une approche nuancée, capable d'éviter le présentisme pour mieux comprendre les forces en présence.

 

Se concentrant sur les Etats-Unis et la France, son étude pointe quelques différences fondamentales bien utiles pour comprendre les rapports de force contemporains - on pense par exemple aux différences structurelles de perception et d'expression des progrès techniques et sociaux entre ces deux pays. Les industries du numérique n'ont ainsi pas seulement recyclé admirablement certains discours critiques successifs, elles sont parvenues à nouer avec eux une relation symbiotique faite de dépendance mutuelle. Il est particulièrement intéressant par exemple de voir comment la critique alter (la figure du hacker, des communs et du logiciel libre) a nourri le développement de l'économie numérique :

« L'idée d'une coïncidence entre progrès technique et progrès humain est ainsi sortie renforcée de nombreuses luttes : celles pour protéger la neutralité du Net ou pour défendre les communs numériques, par exemple. »

Il en est de même pour les technologies dites « alternatives » initialement pensées pour éviter les monopoles et qui ont été récupérées par les entreprises de la Big Tech (ainsi de nombreux langages informatique ou protocoles d'échanges) :

« On peut reconnaitre que Linux et Wikipédia ont été partie intégrante de l'ascension des Big Tech, tout en estimant que le code libre est préférable au code fermé et en se réjouissant qu'une part substantielle des connaissances accumulées par l'humanité soit désormais disponibles dans une encyclopédie libre et ouverte. La contestation est intégrée par le capitalisme, sans que son sens se réduise à cette instrumentalisation. »

L'auteur remet également en question l'idée répandue que le droit est toujours à la traine par rapport à la technologie : selon lui la technologie a pu se développer parce que le cadre légal américain lui était favorable - on pense aux principes juridiques des « licences libres » et des creative commons, de la liberté d'expression et régimes d'immunité dont jouissent les plateformes - section 230 et Digital Millenium Copyright Act.

 

Enfin, et c'est là l'un des grands intérêts de sa démarche, Sébastien Broca replace également la tradition technocritique dans une histoire théorique plus longue et plus diverse en la mettant en lien avec quatre grandes traditions critiques (conservatrice, libérale, sociale et écologiste) :

« La principale caractéristique de la mouvance anti-industrielle est de puiser aux quatre grandes traditions critiques de la modernité occidentale. De la critique conservatrice, elle garde une attention aux limites et une nostalgie pour le monde préindustriel ; de la critique libérale, elle retient la nécessité de défendre l'autonomie individuelle et les libertés publiques ; de la critique sociale, elle reprend l'exigence de lutter contre les inégalités économiques ; de la critique écologiste, elle partage le soin porté à la nature et aux écosystèmes. » 

C'est tout l'intérêt de faire droit à ces filiations critiques élargies, hors du sérail, qui sont autant de racines enrichissant le discours et les moyens d'action concrets dont nous disposons aujourd'hui. Ces héritages que l'on ne perçoit pas toujours, sont pourtant nécessaires pour faire face à la réalité des rapports de domination propres à l'industrie numérique contemporaine.

Sortir de l'entre soi, élargir la perspective d'action, faire se rejoindre les luttes, puiser dans les répertoires critiques pour renouveler la pensée et « déchirer la toile » : ce livre rejoint l'une de nos ambitions au sein de notre association, qui est de mettre en relation ces traditions critiques, de tisser des ponts entre elles, et de relier les personnes qui les animent et les conçoivent pour élargir le discours critique et le rendre plus opérant.

En ce sens, Pris dans la toile mérite d'autant plus d'être salué.