Elles s'appellent Kathleen, Alexis, Elisabet, Laure et Socheata.
Elles habitent aux Etats-Unis, en Espagne, en France et se dressent face aux grands réseaux sociaux de notre époque, ces entreprises mastodontes de l'industrie du numérique : Meta (Facebook et Instagram), Google (Youtube), Snapchat, Tiktok, Discord, X (ex-Twitter).
Kathleen est la mère d'Alexis qui a tenté de mettre fin à ses jours à 16 ans après avoir été une utilisatrice compulsive des réseaux sociaux. Elisabet a créé l'association Adolescents sans portable, qui compte aujourd'hui plus de 30 000 membres et a réussi à faire limiter l'usage du téléphone dans les écoles et les collèges de Catalogne. Laure, avocate, a créé le collectif Algos Victima - dont Lève les yeux a accompagné la création - et lancé une action en justice contre Tiktok en France. Socheata s'est spécialisée dans la lutte contre la pédocriminalité en ligne, après avoir découvert que son fils avait été approché sur les réseaux par un prédateur sexuel.
Emprise numérique 5 femmes contre les Big 5 donne à voir leur combat commun pour faire reconnaître la responsabilité des plateformes et exiger réparation. Sa réalisatrice, Elisa Jadot, n'en est pas à son coup d'essai. Nous lui devons deux autres documentaires sur les dommages de la surexposition aux écrans : Happy, la dictature du bonheur sur les réseaux sociaux (2021) et Enfants sous influence - surexposés au nom du like (2023).
Elle va même ici plus loin, créant un avatar pour nous faire constater l'ampleur du problème : Lili, 13 ans, en pleine santé et passionnée d'équitation, dont les comptes Instagram et Tiktok deviennent rapidement la cible de commentaires et contenus valorisant l'anorexie, la dépression, l'automutilation, le suicide, le sadisme sexuel.
Pas de pathos ni de vision esthétisante ou théorique ici : ce film est une démonstration puissante de la sordide réalité des réseaux. Il montre aussi combien l'action pour les réformer se révèle concrète et harassante, du cœur des familles meurtries aux couloirs des institutions judiciaires et politiques. Il est le témoignage d'une lutte inégale face à des conglomérats industriels aux moyens illimités capables d'embaucher des armés de lobbyistes et d'avocats pour garantir leur faramineux marché. Il nous montre enfin que c'est grâce à la société civile agissante que l'impunité de ces entreprises est en train de vaciller.
Car ce début d'année 2026 marque le début d'une nouvelle ère, celle de la responsabilité et de la culpabilité des grandes plateformes. Une reconnaissance pour laquelle nous nous battons au quotidien chez Lève les yeux, récompensée récemment par plusieurs événements symboliques : au tribunal tout d'abord, avec deux procès historiques qui viennent coup sur coup de rendre leur verdict aux Etats-Unis ; dans les textes de lois ensuite, avec des politiques s'emparant (enfin) du sujet et interdisant les réseaux sociaux aux enfants et adolescents en Australie et en France. Des jugements et des lois historiques car les premiers du genre. D'autres suivront, appelés à sanctionner ces entreprises et à protéger le milliard d'adolescents connectés quotidiennement aux réseaux sociaux.
Emprise numérique 5 femmes contre les Big 5, est donc à tous ces titres un film d'utilité publique qui mérite d'être diffusé le plus largement possible. Il est à montrer à tous celles et ceux qui doutent de la nocivité des réseaux sociaux. Aux parents qui hésitent à acheter le premier smartphone à leur enfant, rassurés par le mythe du bon usage ou du contrôle parental. Aux politiques qui sous-estiment l'ampleur du problème et hésitent à soutenir les lois d'interdiction. Il est surtout à montrer à toutes les familles et notamment à celles qui se sentent désemparées.
La souffrance à cause des écrans n'est pas une fatalité : le combat est lancé et nous allons le gagner.
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Emprise numérique. 5 femmes contre les Big 5, documentaire d'Elisa Jadot (Fr., 2024, 55 min). Disponible sur France.tv jusqu'au 15 septembre 2026.