Technopolice est d'abord l'histoire d'une action citoyenne : le 8 décembre 2017, alors qu'il découvre sur le site web du journal Le Monde qu'un « observatoire Big Data de la tranquillité publique » va être lancé à Marseille, Félix Tréguer décide de mener l'enquête. En faisant valoir son droit d'accès aux documents administratifs, il parvient à obtenir des informations précises sur ce qui, « derrière la novlangue technocratique », s'apparente bien à un « outil de surveillance à des fins policières [1] 1Félix Tréguer, Technopolice. La surveillance policière à l’ère de l’intelligence artificielle, Quimperlé, éditions Divergences, 2024, p. 9.». Ce projet prévoit en effet de collecter et d'analyser des données issues des caméras de surveillance, des agents municipaux, de plusieurs institutions publiques (marins-pompiers, hôpitaux, etc.), en vue de bien anticiper les risques, de mieux gérer les flux, bref de transformer Marseille en une Smart, ou mieux : une Safe City. On laisse au lecteur le soin de découvrir l'étendue de ce projet, et ce que contiennent donc ces fameux documents administratifs que l'auteur est parvenu à obtenir, mais on le prévient : « sa lecture est proprement hallucinante [2] 2 Ibid., p. 13. » . C'est ainsi qu'est né le collectif Technopolice, et que sept ans plus tard sera publié l'essai que l'on présente ici.
Technopolice, néanmoins, est très loin de se limiter à cette question de l'usage de la vidéosurveillance algorithmique (VSA) dans les grands centres urbains. On décèle dans la conclusion du livre que celui-ci avait une ambition beaucoup plus large, qui tient à la nature même de son objet : « Ce qui est certain, c'est que la Technopolice puise ses racines dans une longue histoire, qu'elle est le fruit de rationalités et des techniques politiques enchevêtrées qui nous traversent. Elle est un phénomène anthropologique, presqu'un fait social total.[3] 3Ibid., p. 186. » Tout l'enjeu de ce livre consiste en effet à construire un concept rigoureux de « Technopolice », et de montrer que ce cas particulier de la « Safe City » est traversé par des problématiques générales, qui touchent à la transformation de la nature du pouvoir dans les sociétés contemporaines, aux fonctions accordées à la technologie dans la gestion et le contrôle des comportements humains, à l'émergence d'un État néolibéral, etc.
Le premier et grand mérite de cet essai est d'être extrêmement bien documenté. Félix Tréguer et ses camarades ont effectué un travail de terrain tout à fait remarquable : rencontre des promoteurs et décideurs de la Technopolice dans les différents salons, interviews de dirigeants de start-ups spécialisées dans la surveillance urbaine assistée par IA, et patrouilles avec la police de Denver (!). Cet important travail de terrain permet au lecteur de saisir les enjeux et la nature de la Technopolice : le projet d'une ville dans laquelle chaque geste, chaque conduite, chaque interaction, constitue une donnée exploitable, alimentant des algorithmes ultraperfectionnés, au service d'une gestion policière de l'espace. Ce qui suppose des infrastructures (caméras, centres de surveillance urbaine...), une transformation du travail de la police (l'agent de police devenant lui-même un « collecteur de la donnée [4] 4Ibid., p. 108. ») et un cadre législatif autorisant le développement et l'usage de ces nouvelles technologies de pointe (il faut être armé de courage pour lire les pages que Tréguer consacre à « la mode des bacs à sable », à savoir ces dispositifs juridiques conçus pour contourner un « cadre juridique déjà totalement lacunaire [5] 5Ibid., p. 171. » afin de ne pas empêcher les innovations). Un extrait du manifeste Technopolice fait quant à lui état des conséquences possibles, et à dire vrai déjà visibles, de ce phénomène : « renforcement des formes de discrimination et de ségrégation, musellement des mouvements sociaux et dépolitisation de l'espace public, automatisation de la police et du déni de justice, déshumanisation toujours plus poussée des rapports sociaux. [6] 6Ibid., p. 21. »
L'essai de Félix Tréguer constitue également un important travail théorique sur la question du pouvoir, s'inscrivant explicitement dans la lignée des travaux de Michel Foucault, dont un paragraphe de Surveiller et punir, cité dès le début du livre, donne le ton : « Le pouvoir policier doit porter "sur tout" : ce n'est point cependant la totalité de l'État ni du royaume comme corps visible et invisible du monarque ; c'est la poussière des événements, des actions, des conduites, des opinions - "tout ce qui se passe" [...]. Et pour s'exercer, ce pouvoir doit se donner l'instrument d'une surveillance permanente, exhaustive, omniprésente, capable de tout rendre visible, mais à la condition de se rendre elle-même invisible. Elle doit être comme un regard sans visage qui transforme tout le corps social en un champ de perception. [7] 7Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975, p. 215. » Félix Tréguer explique parfaitement en quoi la Safe City relève de ce que Foucault a appelé le pouvoir sécuritaire, c'est-à-dire un pouvoir qui ne s'exerce plus, ou du moins plus de manière essentielle, sur des corps et des âmes à discipliner, mais sur des flux à réguler. Outre cette référence appuyée à Foucault, on trouvera dans Technopolice la présence, jamais gratuite, toujours éclairante, de certains des principaux concepts de la pensée technocritique (ainsi de celui de « honte prométhéenne » de Günther Anders, appliqué à la VSA). Il convient enfin de souligner un travail historique très documenté sur l'origine de la Technopolice, avec des pages sur la raison d'État, la naissance de la police, l'urbanisme haussmannien, etc. (voir partie II : « Généalogie de la Safe City »).
L'une des forces de ce livre est de nous permettre d'identifier une logique dans le développement contemporain de la VSA, logique dont Félix Tréguer expose parfaitement les ressorts historiques, politiques et idéologiques - notamment un technosolutionnisme tenace, et particulièrement actif parmi les promoteurs de la VSA [8] 8On en trouve une magnifique et terrible illustration dans le discours d'un officier de gendarmerie qui, lors de la « 24e journée technico-opérationnelle de la sécurité intérieure dite Technopolice mardi 24 septembre 2019 », organisée par le ministère de l'intérieur, déclarait : « Si tant est qu'elle atteigne un niveau de fiabilité acceptable, la plus-value policière de [la reconnaissance faciale] ne fait aucun doute. Elle vient consacrer la démarche d'anthropométrie judiciaire entamée il y a 150 ans pour identifier les fauteurs de troubles qui, auparavant, étaient marqués au fer rouge pour les plus dangereux. L'intérêt de cette technologie est d'exécuter systématiquement et automatiquement les actes de base des forces de l'ordre que sont l'identification, la suivi et la recherche d'individus en rendant ce contrôle invisible. Sous réserve d'algorithmes exempts de biais, elle pourrait mettre fin à des années de polémiques sur le contrôle au faciès puisque le contrôle d'identité serait permanent et général. » (cité dans Félix Tréguer, Technopolice, op. cit., p. 32) . Il nous communique en ce sens un sentiment d'urgence : faute d'une action collective, la levée des restrictions juridiques qui encadrent encore l'usage de la VSA dans les pays européens n'est qu'une question de temps. Ce qui est d'autant plus inquiétant que l'infrastructure technique permettant l'usage, en temps réel, de la reconnaissance faciale, « est déjà en place [9] 9Ibid., p. 33. ». La quatrième partie du livre (« La fabrique de la désinhibition ») dévoile les mécanismes de cette fabrique sociale de l'acceptation - on se reportera notamment au chapitre 11 (« Des garde-fous de papier ») pour comprendre comment la CNIL a fini par se transformer en une « agence d'accompagnement de l'innovation, dans un marché désormais dominé par les modèles économiques du capitalisme de surveillance [10] 10Ibid., p. 162-163. ». Tous les chapitres de cette quatrième partie donnent une résonance très forte à une déclaration de Günther Anders, que l'on trouve dès la première ligne de l'introduction de L'Obsolescence de l'homme : « Parce qu'on a déjà tranché au-dessus de leurs têtes.[11] 11Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme [1956], trad. fr. C. David, Paris, L'Encyclopédie des Nuisances, 2002, p. 15.» En matière de surveillance policière et d'usage de l'IA, Félix Tréguer montre parfaitement qui tranche, et comment.
Technopolice dispose enfin d'une dimension autobiographique, qui contribue à donner une dimension vécue à la critique, en même temps qu'un vrai plaisir de lecture (on laisse au lecteur le soin de découvrir la savoureuse histoire du matching tattoo). Et quant à savoir dans quel état on sort de cet essai, souvent accablant, le mieux est encore de laisser le mot de la fin à Félix Tréguer, qui conclut : « À l'heure d'une dérive néofasciste toujours plus oppressante, le vent de l'histoire n'est certes pas favorable. Tant pis. Il faut faire avec ce trouble. Puis se convaincre - ou mieux, en faire l'expérience - que l'action collective demeure toujours la meilleure manière de se redonner prise, qu'elle est vectrice de rencontres et de joies, qu'elle permet d'éprouver notre puissance commune. Se rappeler enfin, qu'à travers l'histoire, des pouvoirs en apparence inébranlables se sont effondrés comme des châteaux de sable. Que des stratégies réfléchies et la contingence de l'histoire peuvent en venir à bout plus vite qu'il n'y paraît. [12] 12Félix Tréguer, Technopolice, op. cit., p. 195.»