Un grain de sable dans la machine Nicolas Celnik et Juliette Brigand

Sur les traces de Marie, nous aussi, nous pourrions devenir des grains de sable dans la machine.     

Nicolas Celnik et Juliette Brigand, Un grain de sable dans la machine, une coédition Le Passager Clandestin et Sciences Critiques, 2026, 128 pages, 22 euros. 

La bande dessinée de Nicolas Celnik et Juliette Brigand, Un grain de sable dans la machine, publiée aux éditions du Passager Clandestin en partenariat avec le journal en ligne Sciences Critiques, à travers ses dialogues, ses extraits scientifiques mais aussi son design graphique, présente avec tact et justesse des thèmes portés par Lève Les Yeux depuis maintenant près de huit ans.

Un grain de sable dans la machine, c'est d'abord l'histoire de Marie, de son sentiment de perdre face à l'omniprésence des écrans dans son quotidien, mais aussi, de sa rencontre avec cette force du collectif qui la transcende et la pousse à s'engager pour une reprise du contrôle sur son attention, sur sa vie.

Des Marie, on en croise chaque jour, ces connaissances qui travaillent dans des agences de pub, qui se rendent bien compte que leur emploi tombe dans les "Bullshit Jobs" de David Graeber et qui rêvent de retour à la nature, de réel, et non plus de slogans marketing pour pousser à la consommation. On se retrouve alors tous en Marie, et en cette lutte interne quotidienne à laquelle elle fait face pour ne pas tomber dans l'abîme des écrans et ses potentiels impacts : 70h de temps d'écrans par semaine, une diminution drastique des discussions en famille, l'utilisation d'intelligences artificielles affectives pour combler la solitude des jeunes, et cette addiction aux écrans comparable à la cigarette.

Au-delà du quotidien, Celnik et Brigand montrent aussi les dynamiques plus systémiques : cette omniprésence des écrans et de la digitalisation pour l'accès aux services publics, dans le fonctionnement des machines agricoles, et même pour divorcer ! Marie se rend alors compte qu'elle n'est pas la seule à se sentir isolée face à son écran : c'est une véritable atomisation de la société qui est en marche, dans le monde du travail et au sein de chaque maison. Pour beaucoup, on assiste alors à une véritable « maltraitance institutionnelle » par la technologie, nous emmenant dans cette marche forcée vers une certaine idée du « sens de l'histoire ».

En cause ici, et comme souvent, les intérêts économiques privés et la logique d'une constante diminution des coûts des services publics. On ouvre alors la porte à la remise en cause du bien-fondé de la 5G ou encore, voyant Paris envahi de caméras de surveillance pour les JO, on se demande si toute cette technologie protège vraiment les citoyens ou bien prépare discrètement l'ère de la surveillance généralisée. Et face à cette numérisation de notre monde, les auteurs font cette simple demande : « on aimerait juste avoir la possibilité d'en débattre ».

Viennent ensuite les actes. Marie trouve dans son environnement cette force motrice qui lui manquait, ce souffle transformant sa flamme de prise de conscience en feu de l'action. Au cœur de ces actions collectives, Marie acquiert alors une nouvelle puissance d'agir.


Elle part une semaine à la montagne pour une semaine déconnectée, participe à une manifestation contre la 5G dans son village, s'informe sur les low-tech et sur comment « reprendre la main sur (ses) conditions matérielles d'existence ». Petit à petit, elle s'éloigne des écrans et se rapproche de la vie qu'elle désire. Sur les traces de Marie, cette BD nous montre comment, nous aussi, nous pourrions devenir des grains de sable dans la machine. Sur les pas de Melville et de son « I'd prefer not to », nous avons encore le choix de dire non à course effrénée vers plus de technologie et de digital. Mais aussi, à travers l'élaboration de luttes locales et nationales, nous pouvons chacun contribuer à ouvrir cette discussion autour des écrans et de la numérisation de la société.

Loin des écrans, une société plus écologique, conviviale et joyeuse est possible.

Les aventures de Marie ont été imaginées par Juliette Brigand et Nicolas Celnik. Toutefois, la plupart des situations qu’elle vit et des personnes qu’elle rencontre sont bel et bien réelles. Nicolas les a croisées ces dernières années au détour de reportages pour documenter la manière dont la numérisation bouleverse notre monde. Bon nombre de propos sont des citations directes extraites d’entretiens. Les données présentées, pour stupéfiantes qu’elles soient, n’ont elles non plus rien de fantaisiste. Finalement, dans cette affaire, la seule qui n’est pas réelle, c’est bien Marie. Mais Marie existe, par fragments, éparpillés aux quatre coins de la France. 

Nicolas Celnik et Juliette Brigand