Près de dix ans plus tard, l'IA est partout et l'on ne compte plus les parutions à son sujet, illustrant la polarisation croissante entre les technobéats et les doomers 2On entend par doomers les tenants d'une vision apocalyptique de l'intelligence artificielle, souvent en lien d'intérêt avec l'industrie de l'IA. Un discours propice à recouvrir toute considération sur les impacts déjà réels de l'IA. . Entre ces deux pôles, rares sont ceux qui proposent une analyse exhaustive des enjeux intellectuels de cette révolution, sur laquelle bâtir des réponses et un manifeste pour défendre et sauver ce qui peut l'être encore.
Il ne nous revient pas uniquement d'adopter une position défensive mais également alternative, en nous attelant à instaurer - ou restaurer - une pluralité de contre-modèles fondés sur une exigence primordiale. Celle de ne jamais consentir à l'amputation de notre puissance de vie et du génie logé en chacun d'entre nous et, plus encore, de travailler sans relâche à les cultiver. C'est pour soutenir de telles aspirations que ce livre entend dresser une topographie détaillée du processus d'anhumanisation en cours, de ses ressorts et conséquences, tenus alors, au bout du compte, de s'offrir comme un indispensable guide pratique d'action. Soit un instrument, à sa mesure, à même d'aiguiser notre conscience et de nous ériger en gardiens actifs et opiniâtres de notre âme.
Eric Sadin est de ces voix-là, et c'est tout l'intérêt de cet essai remarquable et exigeant, paru quelques mois après la tenue du contre-sommet organisé par l'auteur lui-même et Eric Barbier, concomitamment à la grande messe mondiale du progrès technique (le « Sommet international de l'IA » au Grand Palais de Paris, tenu en février 2025).
On y retrouve son goût du verbe et du concept - qui parfois rend la lecture un peu ardue -, sa lucidité et sa sensibilité, que certains lui reprochent à tort (« Que d'outrances et de postures ! » diraient les partisans de la nuance, surtout avides de régulation).
Il y a de fait pour Sadin des choses qu'on ne négocie pas et des responsabilités à assumer, et il n'hésite jamais à pointer les responsabilités de certains tenants de l'intelligence artificielle générative (IAG) et plus largement du « progrès technique » : rhétorique propre, financement de la recherche et de la prévention, lobbying plus ou moins déguisé, intérêts médiatiques et politiques bien compris, 3Une attention salutaire que nous ne cessons de rappeler nous aussi à notre niveau, en tant qu'association indépendante de l'industrie.etc.
Quelques mois après la parution du Désert de nous-mêmes, force est de constater que les sombres prédictions de l'auteur se réalisent. L'IAG est là, partout. Elle provoque un effet de seuil dont on peine à voir toutes les implications.
Le 30 novembre 2022, lors du lancement de ChatGPT, a été franchi un seuil inédit dans l'histoire de l'humanité : le tournant intellectuel et créatif de la technologie.Et pour en saisir la portée il convient d'user d'une formule littérale. A savoir que des systèmes sont dorénavant en mesure de prendre en charge des tâches qui, jusque-là, mobilisaient nos facultés intellectuelles et créatives.
Malgré les risques majeurs qu'elle fait courir à nos sociétés, l'IAG bat la campagne et remporte les suffrages. Nous le voyons sur notre terrain de prévention, recueillant la parole d'adolescents addicts aux nouveaux robots conversationnels (ce que l'on appelle l'IA «affective» ou « relationnelle »). Nous l'expérimentons également en tant qu'association en étant bien seuls à nous opposer à son utilisation dans notre activité (nous ne serions que 3 % à le faire d'après cette étude (lien externe) !). Nous le constatons enfin autour de nous : l'IAG est plébiscitée et utilisée pour tout et n'importe quoi, ad libidum.
Une adoption bien plus rapide qu'en leur temps les réseaux « sociaux », initiée auprès du grand public et gagnant maintenant les entreprises, rendant son infrastructure de plus en plus visible : l'impact écologique de l'IAG décolle en flèche et les datacenters poussent comme des champignons. Autre concrétisation bien réelle : les premiers licenciements, qui touchent cette fois les classes aisées et les métiers du tertiaire (professions intellectuelles supérieures et créatives, métiers du service - pour qui comme le dit Sadin il n'y aura pas de secteur « quaternaire » vers lequel évoluer !).
L'IAG n'est pas seulement en train d'engorger Internet de fake news et de contenus synthétiques habiles à polariser les foules et à leur faire dépenser toujours plus d'attention et d'argent. En quelques mois, elle est parvenue à gagner de nouveaux champs professionnels jusque-là préservés de l'automatisation technique : la recherche fondamentale en mathématique, la création artistique sous toutes ses formes, mais aussi les rédacteurs, correcteurs, traducteurs, journalistes, doubleurs, comptables, développeurs, juristes, etc.
L'automatisation des tâches physiques puis cognitives marque ainsi l'avènement d'une nouvelle phase du capitalisme dans laquelle nous entrons : un capitalisme délivré de nos corps (un capitalisme « a-somatique »).