Le Désert de nous-mêmes Eric Sadin

Le 30 novembre 2022, lors du lancement de ChatGPT, a été franchi un seuil inédit dans l'histoire de l'humanité : le tournant intellectuel et créatif de la technologie.

Eric Sadin, Le Désert de nous-mêmes : le tournant intellectuel et créatif de l'intelligence artificielle, L'Échappée, 2025, 272 pages, 19 €. Prix Jacques Ellul 2026.       

Dans un monde idéal, des cours de technocritique seraient dispensés dans nos lycées et nos universités. Plutôt que de former prioritairement des usagers et de laisser la technique végéter dans notre inconscient collectif, l'école ferait de celle-ci une matière à part entière, la présentant pour ce qu'elle est, à savoir un sujet éminemment politique (si ce n'est l'un des faits politiques majeurs de notre époque).

On y découvrirait Ellul, Anders, Arendt, Illich, Mumford, Bookchin, Postman, Charbonneau, pour n'en citer que quelques-uns. Point besoin d'écran ni de plateformes pour cet apprentissage, uniquement des livres et des professeurs éclairés !

Parmi ces philosophes, Eric Sadin aurait toute sa place, en patient recenseur des impacts du numérique sur notre société depuis plus de vingt-cinq ans. Dès 2009 et Surveillance globale ; enquête sur les nouvelles formes de contrôle, il articule à la fois une conceptualisation de la structure technicienne et le souci de la rendre concrète, opérante, retranscrite dans nos quotidiens d'individus. La technique est cette armature qui tisse nos existences, elle est bien ce fait total dont parlait Ellul en son temps.

L'approche de Sadin se renouvelle ensuite au fil de la progression du rouleau compresseur numérique sur nos vies : La société de l'anticipation (2011), L'homme augmenté (2013), La Vie algorithmique (2015), La Siliconisation du monde (2016), L'intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle(2018), L'ère de l'individu tyran (2020), Faire sécession (2021), et désormais Le Désert de nous-mêmes, paru fin 2025 aux éditions de l'Echappée.

Peu d'auteurs peuvent comme lui se targuer d'avoir dénoncé les risques politiques majeurs soulevés par l'intelligence artificielle (IA) dès 2018, quatre ans avant l'avènement des premiers modèles génératifs grand public (ChatGPT sort fin 2022). A l'époque, même si les systèmes d'intelligence artificielle ne génèrent que marginalement des mots, des images et des sons, ils préfigurent la déchéance du politique en éteignant le geste délibératif. Fin de la vulnérabilité et des affects, nouvel ordre moral machinique, le terrain est préparé.

La fin de l'homo faber

Près de dix ans plus tard, l'IA est partout et l'on ne compte plus les parutions à son sujet, illustrant la polarisation croissante entre les technobéats et les doomers  . Entre ces deux pôles, rares sont ceux qui proposent une analyse exhaustive des enjeux intellectuels de cette révolution, sur laquelle bâtir des réponses et un manifeste pour défendre et sauver ce qui peut l'être encore.

 Il ne nous revient pas uniquement d'adopter une position défensive mais également alternative, en nous attelant à instaurer - ou restaurer - une pluralité de contre-modèles fondés sur une exigence primordiale. Celle de ne jamais consentir à l'amputation de notre puissance de vie et du génie logé en chacun d'entre nous et, plus encore, de travailler sans relâche à les cultiver. C'est pour soutenir de telles aspirations que ce livre entend dresser une topographie détaillée du processus d'anhumanisation en cours, de ses ressorts et conséquences, tenus alors, au bout du compte, de s'offrir comme un indispensable guide pratique d'action. Soit un instrument, à sa mesure, à même d'aiguiser notre conscience et de nous ériger en gardiens actifs et opiniâtres de notre âme.

Eric Sadin est de ces voix-là, et c'est tout l'intérêt de cet essai remarquable et exigeant, paru quelques mois après la tenue du contre-sommet organisé par l'auteur lui-même et Eric Barbier, concomitamment à la grande messe mondiale du progrès technique (le « Sommet international de l'IA » au Grand Palais de Paris, tenu en février 2025).

On y retrouve son goût du verbe et du concept - qui parfois rend la lecture un peu ardue -, sa lucidité et sa sensibilité, que certains lui reprochent à tort (« Que d'outrances et de postures ! » diraient les partisans de la nuance, surtout avides de régulation).

Il y a de fait pour Sadin des choses qu'on ne négocie pas et des responsabilités à assumer, et il n'hésite jamais à pointer les responsabilités de certains tenants de l'intelligence artificielle générative (IAG) et plus largement du « progrès technique » : rhétorique propre, financement de la recherche et de la prévention, lobbying plus ou moins déguisé, intérêts médiatiques et politiques bien compris, etc.

Quelques mois après la parution du Désert de nous-mêmes, force est de constater que les sombres prédictions de l'auteur se réalisent. L'IAG est là, partout. Elle provoque un effet de seuil dont on peine à voir toutes les implications.

Le 30 novembre 2022, lors du lancement de ChatGPT, a été franchi un seuil inédit dans l'histoire de l'humanité : le tournant intellectuel et créatif de la technologie.Et pour en saisir la portée il convient d'user d'une formule littérale. A savoir que des systèmes sont dorénavant en mesure de prendre en charge des tâches qui, jusque-là, mobilisaient nos facultés intellectuelles et créatives.

Malgré les risques majeurs qu'elle fait courir à nos sociétés, l'IAG bat la campagne et remporte les suffrages. Nous le voyons sur notre terrain de prévention, recueillant la parole d'adolescents addicts aux nouveaux robots conversationnels (ce que l'on appelle l'IA «affective» ou « relationnelle »). Nous l'expérimentons également en tant qu'association en étant bien seuls à nous opposer à son utilisation dans notre activité (nous ne serions que 3 % à le faire d'après cette étude (lien externe) !). Nous le constatons enfin autour de nous : l'IAG est plébiscitée et utilisée pour tout et n'importe quoi, ad libidum.

Une adoption bien plus rapide qu'en leur temps les réseaux « sociaux », initiée auprès du grand public et gagnant maintenant les entreprises, rendant son infrastructure de plus en plus visible : l'impact écologique de l'IAG décolle en flèche et les datacenters poussent comme des champignons. Autre concrétisation bien réelle : les premiers licenciements, qui touchent cette fois les classes aisées et les métiers du tertiaire (professions intellectuelles supérieures et créatives, métiers du service - pour qui comme le dit Sadin il n'y aura pas de secteur « quaternaire » vers lequel évoluer !).

L'IAG n'est pas seulement en train d'engorger Internet de fake news et de contenus synthétiques habiles à polariser les foules et à leur faire dépenser toujours plus d'attention et d'argent. En quelques mois, elle est parvenue à gagner de nouveaux champs professionnels jusque-là préservés de l'automatisation technique : la recherche fondamentale en mathématique, la création artistique sous toutes ses formes, mais aussi les rédacteurs, correcteurs, traducteurs, journalistes, doubleurs, comptables, développeurs, juristes, etc.

L'automatisation des tâches physiques puis cognitives marque ainsi l'avènement d'une nouvelle phase du capitalisme dans laquelle nous entrons : un capitalisme délivré de nos corps (un capitalisme « a-somatique »).

Et la culture ?

Mais au-delà de l'impact de l'IAG sur les métiers et de ce que Sadin appelle la disparation de l'homo faber, ce sont bien les fondements culturels de notre société qui sont directement attaqués, marquant une étape clef supplémentaire dans le développement technicien. A l'aune de cette nouvelle réalité, les alertes de Postman dans Technopoly ; comment la technologie détruit la culture n'en sont que plus frappantes .

Ce n'est donc pas un hasard si dans la topographie de Sadin le langage, le rapport aux images et plus largement ce qu'on appelle « la culture » tiennent une place de choix, en ce que ce sont les impacts intellectuels et créatifs qui sont abordés ici, au même titre que les impacts sur le travail et sur le lien social. Et comme il le dit bien, « l'IAG est le cheval de Troie de la fin de l'art, entendu comme l'expression de la singularité des êtres offerte à l'humanité » :

Du côté des artistes, écrivains, réalisateurs, compositeurs, de graves périls se profilent. Le premier procède de la banalisation (l'IAG ne serait qu'un outil de plus), sans saisir la mégastructure capitaliste qui porte la conception de ces technologies, ni les visions du monde que celles-ci charrient. Fascination aveugle, légèreté coupable face à l'implacable machine à broyer la culture qui vient. [...] Le deuxième péril regarde la fin annoncée d'un certain nombre de métiers. Troisièmement pointe l'avènement de la suspicion généralisée.

Après la musique et les images, l'IAG s'invite dans les textes. Constatez par vous-même : elle est dans les « livres » synthétiques qui pullulent sur certaines plateformes au point de rendre invisibles ceux écrits par des humains. La voici même déjà jusque dans certains succès de la rentrée littéraires et nommés dans les listes de prix  . Gageons que Sadin aura suivi avec effroi ces avancées rapides, contre laquelle les efforts de régulation semblent bien vains tant que des sanctuaires moraux, juridiques et politiques n'auront pas été construits  .

Nous pouvons dire la même chose des réseaux sociaux : des années à tenter de négocier et de réguler, pour quels résultats ? Pendant ce temps, la machine avance et l'humain recule. Et pour ceux qui se réveillent, chaque jour plus nombreux  , nous voici saisis du vertige d'une bascule en cours bien plus rapide qu'escomptée : la création sous toutes ses formes ne serait plus le lieu d'une rencontre entre la singularité d'un auteur et celle d'un récepteur.

Extinction de l'altérité, règne de la conformité et du « tout se vaut » (après tout, si ça plait, c'est que c'est bien, peu importe qui nous parle).

Une petite musique s'impose : les œuvres ne doivent plus offrir une confrontation avec ce que l'autre conçoit de manière irréductiblement singulière

Nous voici amputés d'une certitude sur laquelle nous avions construit bien plus qu'un métier, mais un rapport au monde et un fondement culturel : il y avait toujours un auteur derrière un texte, une image, un morceau de musique. Avec l'IAG s'ouvrent l'ère du soupçon et de l'indifférenciation, faisant peser un risque majeur sur les industries culturelles : face à des productions singeant les objets au point de devenir indifféremment humains ou artificiels, qui continuera d'investir dans la parole d'un auteur ou d'un artiste ? Qui acceptera de payer plus cher pour tel ou tel « contenu » ? L'intelligence artificielle générative signe bien le triomphe absolu de l'utilitarisme et de la déprise de nous-mêmes (cet anhumanisme).

Armer la résistance

Par cet essai, l'objectif d'Eric Sadin est double : dresser une carte du désastre et armer la résistance. Son livre est donc un exercice de philosophie de la technique, mais aussi une philosophie de l'action, comportant des exigences articulées à des actions concrètes (voir pages 244 et suivantes), parmi lesquelles la nécessité de constituer des collectifs, de rédiger des chartes à valeur d'engagement, de refuser d'utiliser les systèmes contrevenants à nos exigences, entre autres.

Ces exigences contiennent une dimension morale que nos habitudes d'homo numericus ont tendance à négliger. On aimerait une recette concrète pour résoudre la question, mais le problème est si vaste et profond qu'il appelle une double réaction, pratique et morale :

En ce mitan des années 2020, et plus pour très longtemps, il nous est encore possible de nous montrer pleinement responsables et agissants. La lutte est inégale, en termes de moyens financiers et de relais - mais non en nombre, en principes et force d'action. C'est pourquoi, contre ce désert de nous-mêmes qui n'a de cesse de progresser, pour notre humanité présente et celle des générations futures, il nous revient, sans plus attendre, de nous ériger en conservateurs de la valeur [...] et de la vie dans ce qu'elle contient de puissance qui fait notre gloire et dont, souvent, l'ampleur nous est insoupçonnée. C'est cet esprit de la vie - cet amour absolu pour cette vie-là - que nous nous devons de défendre et de célébrer, contre vents et marées, de tous nos corps et de tout le feu de nos âmes.

Dès maintenant, nous ne pouvons que faire notre part et continuer patiemment et résolument à faire nombre et à coaliser, armés de lucidité et de courage. Ce livre nous y aide et en ce sens nous ne pouvons que le saluer et œuvrer à sa circulation.