Hervé Giraud

Jacques Brel avait prévenu : « Il nous faudra bien du talent pour être vieux sans être adulte ». Je n’ai pas huit ans d’âge mental. J’en ai cinq. Si c’est vrai qu’on est construit par strates et que l’enfant que l’on était est toujours là, enfoui, alors il me manque les étapes les plus récentes. Elles ont dû naître en moi et fondre dans mes chairs sitôt après usage et au fur et à mesure que j’ai vieilli. Plus ça va, plus je refoule. Plus ça va, plus je diminue en âge, plus j’ai cinq ans et quelques années de plus, mais pas trop. En vérité, j’ai de plus en plus vingt ans et les herbes seront toujours plus grandes que moi, les arbres hauts à grimper, les gifles prêtes à tomber ; les peurs, les joies, les colères, les tristesses, les parfums, les désirs me surprendront toujours avec la même vigueur. Qu’il s’agisse de ma façon de danser ou d'aimer, de courir ou d’écrire, mon geste restera immature et emprunt des premières sensations à chaque fois renouvelées.

Quand je tombe nez à nez avec une grenouille, je ne m’exclame pas : Tiens un batracien xenopus amphibien de la famille des Pipidaes ! Je vois une bestiole, verte, molle, rigolote, avec des yeux comme des bulles, qui ressemble à une Twingo de la première génération et avance par bonds. On m’a dit tout au long de ma vie et tout au long des métiers, des drames ou des amours auxquels tout homme finit par se soumettre, que j’étais atypique, singulier, gamin, différent… et même autiste, pourquoi pas ?

L’avantage du syndrome qu’à priori, je porte (mais en vérité, je ne fais que le cultiver) et que d’aucuns nommeront Peter Pan, c’est qu’en voyant les choses telles qu'elles sont et non pas comme on les nomme ou qu’on les détourne, on les voit vraiment. On ne leur complique pas la vie par des pré supposés culturels ou sociaux. On les accepte et on compose avec.

Composer, qui signifie « faire des concessions » ou « faire une composition ». Tout ce que j’écris se situe dans cet espace-là. Vous, vous me comprenez ?