Pourquoi lever les yeux ?

Aldous Huxley, auteur entre autres du Meilleur des mondes

Aldous Huxley nous mettait en garde dès 1932 dans Le Meilleur des Mondes contre « l’amour de la servitude » et les risques d’un système politique dans lequel le divertissement permet l’asservissement. Aujourd’hui, alors que nos sociétés sont confrontées à des défis de plus en plus inquiétants, les écrans – et le smartphone au premier chef – nous en distraient.

Voici quelques éléments pour s’en convaincre.

Avoir un smartphone ou ne pas être

Tout le monde (ou presque) possède un smartphone. Et tout est fait pour contraindre les derniers résistants : pourrons-nous, demain, prendre le train ou tout simplement payer sans smartphone ?

Sur tous les continents, à la ville comme à la campagne, l’équipement des personnes continue de progresser à un rythme effréné avec des taux de croissance attendus au plus haut dans la zone Asie et Pacifique (Chine, Inde), puis en Afrique. Cela vaut pour toutes les conditions, tous les environnements, tous les modes de vie et tous les âges.

Il se vendait en 2017 environ 50 smartphones par seconde dans le monde, soit 4,3 millions par jour, 130 millions par mois et plus d’1,5 milliards par an. Depuis que vous lisez cette page, il s’en est déjà vendu plus de 1 500… C’est en Chine qu’on trouve le plus grand nombre d’utilisateurs de smartphones (713,31 millions) devant l’Inde, les États-Unis, le Brésil et la Russie. Avec 42,4 millions d’utilisateurs de smartphones, la France se situe à la onzième place mondiale. En 6 ans seulement, on est passé de 17% de Français équipés à 73%.

Source Credoc 2017

La nouvelle addiction

Le temps d’écran des Français a littéralement explosé depuis une dizaine d’années pour occuper désormais les deux tiers du temps éveillé en moyenne. En 2012, il était d’environ 5h40 en moyenne par jour. En 2019 il atteint un peu plus de 10h, et jusqu’à 11h45 pour les 16-24 ans (ou 13h30 si l’on cumule les différents écrans !) selon les chiffres du baromètre de la santé visuelle 2019 – OpinionWay pour l’AsnaV. Pour rappel, les journées comptent environ 16 heures éveillées… 

C’est bien sûr le smartphone qui a causé cette profonde mutation. De nombreuses personnes, en particulier chez les jeunes, passent l’entièreté de leur journée devant un écran, du réveil au coucher. La vie « réelle » disparaît ainsi, faisant du monde virtuel une nouvelle réalité, avec des conséquences catastrophiques – voir plus bas.

Un quart des étudiants français passent plus de 6 heures par jour sur leur smartphone et 4 étudiants sur 10 se disent incapables de se passer de leur smartphone pendant une journéeCe constat d’impuissance constitue la définition de l’addiction, qui « se définit comme la dépendance d’une personne à une substance ou une activité génératrice de plaisir, dont elle ne peut plus se passer en dépit de sa propre volonté. Elle est probablement liée à une libération d’endorphines dans la circulation sanguine en rapport avec le plaisir procuré, c’est d’ailleurs ce qui la différencie du comportement obsessionnel compulsif. » (def.)

A l’évidence, l’addiction au smartphone est un phénomène mondial, la France étant sans doute moins impactée qu’un grand nombre de pays comme les Etats-Unis ou l’ensemble des pays du Sud, pour lesquels les chiffres manquent. L’OMS reconnaît l’addiction aux jeux vidéos, pas encore aux réseaux sociaux – ce sont les deux activités principales dans l’usage des smartphones.

Je like donc je suis

L’étude des usages montre que le smartphone est devenu le premier support d’accès à Internet, et qu’il se différencie des autres supports par la prééminence du divertissement et de la communication.

90% du temps mobile est passé dans les applications (Flurry Yahoo). En 2017, 197 Milliards d’applications ont été téléchargées, avec en première place les applications de jeux :

A la différence de l’ordinateur ou de la tablette, les smartphones sont utilisés principalement pour des applications de communication et de divertissement, au premier rang desquelles les réseaux sociaux, les messageries instantanées, les jeux et les vidéos.

Une addiction organisée : l’économie de l’attention

Le fait que cette addiction soit organisée n’est pas nouveau (le smartphone n’est qu’un produit de l’industrie mondialisée de plus). Ce qui est nouveau c’est l’efficacité avec laquelle le smartphone pousse la logique classique de la captation de l’attention, préalable à la génération de valeur et à la vente. Voici le schéma classique de la publicité adapté au support numérique :

Si le smartphone séduit autant, c’est certes parce qu’il rend bien des services, mais c’est aussi parce qu‘il est l’outil le plus efficace à ce jour en termes de captation et de divertissement de l’attention. Cette efficacité est à la fois celle du support (composants assemblés), des systèmes d’exploitation et de commercialisation, et des logiciels et programmes qui y prennent place : par son succès mondial, les concepteurs du support influencent (le mot est faible) les contenus qui y sont rendus accessibles.

Les concepteurs de ces trois produits embauchent des neuropsychiatres pour les aider à façonner des mécanismes cognitifs d’addiction. Indépendamment des injonctions à l’équipement en smartphone et à son renouvellement, on trouve donc aujourd’hui un ensemble de techniques de captation de l’attention (la « captologie » regroupe ces techniques, racontées notamment par Tristan Harris, ancien employé de Google, au sein du Center for Humane Technology). D’un côté de l’écran, des équipes composées d’ingénieurs, de spécialistes marketing et de neuroscientifiques experts dans l’art de la captation de l’attention. De l’autre côté, des personnes de plus en plus jeunes et de plus en plus seules, en quête de shoots de « dopamine ». 

Dans un contexte de surabondance des contenus sur un écran somme toute réduit, les applications qui parviennent à figurer haut dans les classements doivent intégrer des techniques de captation de l’attention directement liées au support. Le smartphone se caractérise de ce point de vue par la prévalence de l’écran, le fonctionnement tactile intuitif, la gestion avancée des couleurs pour la mise en valeur de la vidéo, de la photo et de la navigation, l’imbrication des données personnelles et des achats.

Pour l’usager, cela se traduit par le renseignement obligatoire des informations de paiement, le renouvellement automatique de ces paiements, des algorithmes de recommandation, des moteurs de recherche auto-complétifs, par le déclenchement automatique des vidéos, la suggestion automatique des contenus, l’intégration automatique de publicité, les systèmes de notifications PUSH, le scroll infini, etc. Ces innovations fonctionnelles ont toute en commun de réduire l’activité consciente des usagers, au prétexte de lui faciliter la vie. C’est l’effet « pilote automatique ». Cette automatisation permet en outre la remontée continue des données qui sont ensuite valorisées pour du ciblage publicitaire.

L’industrie du numérique, des médias et de la publicité – tendant à coaguler à l’ère des GAFAM – s’enrichit ainsi du temps passé, de l’attention volée. 

La surexposition des enfants : une urgence sanitaire 

Il y a d’abord la nocivité sur le développement neurologique des enfants. Le cerveau est une matière malléable et en formation jusqu’à 25 ans environ. La surexposition aux écrans a des conséquences visibles sur la formation physiologique du cerveau, et fait peser sur nous une menace anthropologique planétaire. Michel Desmurget recommande de ne pas mettre en contact nos enfants avec un écran avant 6 ans (et surtout pas de smartphone), et le moins possible après… C’est aussi la recommandation de l’Organisation Mondiale de la santé.

Ces retards dans le développement neurologique se traduisent par des troubles de l’attention, une prévalence de l’obésité et des retards de langage (lire Michel Desmurget, la Fabrique du crétin digital), sans parler de la nocivité des ondes sur la mémoire figurale des enfants qui correspond à la dimension spatiale de la mémoire ;

On observe également une réduction de nos facultés cognitives déléguées aux outils numériques, en particulier notre mémoire, notre vue (Voir le baromètre annuel de la santé visuelle réalisé par Opinion Way pour l’ASNAV, dont les chiffres sont chaque année plus alarmants), notre capacité de concentration (Voir Bruno Patino, La civilisation du poisson rouge), ;

La surexposition aux écrans influe aussi grandement sur notre sommeil (Voir l’étude publiée par Santé publique France le 12 mars 2019 et l’article dans Nature) avec une baisse en qualité et en quantité de sommeil. Nous avons perdu en moyenne 1h30 de sommeil en 50 ans, pour atteindre 6h42 de moyenne en France en 2019, et l’une des principales causes de ce phénomène est le temps d’écran (Étude Santé publique France du 12 mars 2019).

Plus largement on constate une érosion générale de nos capacités d’attention et de concentration, avec des conséquences dramatiques sur la convivialité, l’empathie et in fine notre aptitude au bonheur individuel et collectif.

L’aliénation psychologique

Plus indirects, moins facilement perceptibles et pourtant tout aussi présents à l’étude de nos modes de vie sous emprise des écrans, ces effets participent d’une évolution générale de nos comportements, et donc de notre société.

Une réduction de notre « temps », et ainsi le développement d’une « société de l’accélération » exposée par Hartmut Rosa (Aliénation et accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive, La découverte, 2012) qui contribue au stress et à « l’aliénation » généralisés. La productivité de notre temps n’a jamais été aussi élevée, et pourtant nous ressentons tous le manque croissant de temps et l’angoisse qui en découle. En permettant par exemple la superposition permanente des tâches, le smartphone accentue encore cette tendance (mises bout à bout, nos tâches quotidiennes représentent plus de 30 heures quotidiennes d’activité…).

Une baisse de l’empathie en raison de la réduction des « connexions humaines », qui nous déshabituent des émotions humaines « dans la vraie vie ». Sherry Turkle évalue cette baisse à 40%. Professeure au MIT, elle a étudié pendant 30 ans l’impact des technologies sur les jeunes, et a démontré une baisse de 40% de l’empathie sur une cohorte d’étudiants américains, directement liée à la hausse des usages numériques. (Lire Sherry Turkle, « Seuls ensemble », Éditions de L’Echappée, 2015).

Une convivialité abîmée dans les lieux comme les bars, restaurants, boîtes de nuits, où les gens se parlent moins à cause des smartphones.  Plus largement le lien social souffre du « recroquevillement » provoqué par le smartphone, qui enferme dans une bulle informative et physique. Ainsi l’on se coupe les uns des autres à l’heure où l’on a plus que jamais besoin de fraternité, d’attention aux autres plutôt que de repli.

Le bien être des individus est mis à mal par l’usage intensif des réseaux sociaux, qui substituent des relations humaines fondamentales au bien-être par des relations virtuelles, et érodent l’estime de soi à force de comparaison permanente. Lire notamment les études et articles publiés par la chercheuse américaine Jean Twenge : http://www.jeantwenge.com. Selon elle,  « le nombre d’adolescents américains qui voient un ami au moins une fois par jour a baissé, entre 2000 et 2015, de… 40% ».

En résumé, moins on passe de temps devant un écran, plus on a de chances d’être heureux, individuellement et socialement, et inversement.

Conséquences économiques, écologiques et politiques

Au-delà des problèmes sanitaires liés à la surexposition aux écrans et à la sollicitation dérégulée de notre attention, la place prise par les écrans dans nos vies accentue des tendances profondes de nos sociétés sur les plans économiques, politiques et écologiques.

Le déséquilibre économique : grâce à la valorisation de notre addiction, la capitalisation boursière des entreprises du numérique n’a jamais été aussi élevée. Il est illusoire de penser que les smartphones apportent des fonctionnalités gratuites et de bien commun : nous sommes les produits, « notre attention est même devenue le produit » (Yves Citton). Marqueur de réussite, le smartphone est un symbole de notre modèle de société de consommation qui n’a jamais rendu personne heureux mais a colonisé nos cerveaux depuis quelques dizaines d’années. Le rêve libertaire initial d’Internet est de ce point de vue terminé : exploitées à des fins commerciales et capturées par la publicité ciblée, notre attention et nos données personnelles font l’objet d’une compétition forcenée de la part de quelques acteurs privés. Ajoutons que cette addiction organisée génère des profits records, concentrés dans les mains d’un très faible nombre d’entreprises, au  premier rang desquelles, en Occident, les fameuses GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) dont le pouvoir pose désormais des enjeux géopolitiques croissants.

L’urgence écologique : avant d’atterrir dans votre poche, votre smartphone a fait 4 fois le tour du monde…, au prix d’un coût exorbitant pour l’environnement et les populations. Voyez l’extraction des minerais en Afrique et en Amérique du Sud, leur transport, les conditions d’assemblage des produits en Asie et leur distribution sur toute la planète. L’impact écologique du numérique est largement sous-estimé (Voir le rapport du groupe de travail Lean ICT d’octobre 2018 pour le Shift Project), et pourtant : la part du numérique dans les émissions de GES a augmenté de plus de 50% depuis 2013, passant de 2,5 % à 3,7 % du total des émissions mondiales (part comparable à l’aviation), et l’empreinte énergétique du numérique (l’énergie de fabrication et d’utilisation des équipements tels que serveurs, réseaux, terminaux) est en hausse de 9% par an. Notre rapport à la nature est par ailleurs altéré par les écrans, qui nuisent à la prise de conscience écologique plus que jamais nécessaire : comment voir que les oiseaux disparaissent si on ne les regarde plus ? « Notre maison brûle et nous regardons… nos smartphones ! »

La démocratie en danger : la prise de pouvoir des entreprises du numérique explique aussi la désaffection du politique et notre difficulté à nous engager collectivement, sans parler des difficultés des Etats à rétablir la balance. Soyons conscients de leur pouvoir pour ne pas abandonner trop vite notre souveraineté… Aldous Huxley nous mettait en garde contre l’asservissement volontaire par le divertissement en 1931… Comment s’engager si l’on est distrait constamment ? La détérioration du débat public, qui se joue désormais essentiellement en ligne, se traduit entre autres par :

  • l’augmentation de la haine en ligne, les débats en ligne tendant structurellement à niveler par le bas la qualité des échanges, via la prime à l’image, au choquant, à l’émotion pour mieux capter l’attention ;
  • La prolifération de « fausses nouvelles » qui nuisent à l’essor d’un débat informé ;
  • L’enfermement dans des bulles algorithmiques qui confirment les citoyens dans leurs opinions.

Les périls de la surveillance : au cauchemar annoncé par Huxley s’ajoute désormais celui de Georges Orwell dans 1984. La surveillance de masse au service du contrôle social a déjà commencé en Chine, devançant la science fiction, et les pays occidentaux sont sur le point de s’y engouffrer grâce à la fameuse « stratégie du choc » à l’heure du Coronavirus et de la peur des citoyens, permettant aux gouvernements d’installer des applications de pistage numérique, collecter toujours plus de données, au détriment de nos vies privées et, in fine, de notre liberté.

Pour toutes ces raisons il est désormais urgent de « lever les yeux ». C’est une tâche immense, à la mesure de notre dépendance, mais il en va de notre liberté, à éprouver la tête haute et les yeux levés.