Il y a quelques jours, le rideau de la librairie Gibert Jeune, place Saint-Michel à Paris, s’est définitivement baissé. Cela faisait 135 ans que l’enseigne régnait sur la place avec sa fontaine, porte d’entrée du Quartier Latin pour qui venait de traverser la Seine en direction du Luxembourg et de la Sorbonne.

Un libraire de plus parmi tous ceux contraints de mettre la clef sous la porte ces dernières années. Rien qu’à Paris, ils sont plus de 400 à avoir fermé en vingt ans, dans des proportions que seuls connaissent les marchands de journaux (eux ils sont carrément en train de disparaître). D’après le dernier recensement des commerces parisiens, paru ce mois-ci, un libraire sur trois qui existait en 2000 est donc devenu le plus souvent au choix un magasin de soins de beauté, une enseigne de vente de nourriture bio, ou bien un commerce de téléphones.

File d’attente pour une rentrée des classes sous l’Occupation pendant la seconde guerre mondiale (1939-1945). Albert Harlingue

Mais ce 31 mars ce n’est pas seulement une librairie qui ferme. C’est un lieu symbolique du livre et de la pensée dans lequel on trouvait tout sur tout en furetant au gré des rayons, souvent grâce à l’aide de libraires eux aussi là depuis toujours, régnant sur leur linéaire comme sur les sujets traités.

Voyez ces photos des années 70 avec les grappes d’écoliers, les livres scolaires sous le bras. Ces cohues d’élèves et de parents qui à chaque rentrée envahissaient les lieux. Les piles de livres, tout le monde qui joue des coudes, un bazar éreintant. Les enfants portent des blouses,  généralement achetées chez Tati, un peu plus haut vers Magenta, un autre temple du commerce parisien tombé lui aussi en désuétude et condamné à fermer. Celui-là éclairait Barbes en répondant au métro aérien, de son enseigne à carreau et de sa coupole fameuse qui y servait de phare depuis 1948.

Jules Ouaki, le fondateur de Tati.

En quelques jours, c’est donc un peu du Quartier Latin, de Barbes et de Paris qui s’est éteint. Des emblèmes du commerce et de la ville, dans lesquels on trouvait tout sur tout et surtout de son âme.

Il faut dire qu’en 20 ans nos habitudes d’achat ont radicalement changé. Révolution mobile et facilité du smartphone obligent, la vente en ligne s’est développée à grande vitesse. Aujourd’hui les nouveaux champions sont des plateformes mondialisées mi-marchandes, mi-sociales. On les appelle des market place.

C’est en ligne que sont partis apprendre les écoliers et les étudiants. D’abord éloignés dans des campus décentralisés loin des centre-villes, nous les avons carrément exilés aujourd’hui dans les régions virtuelles et inhospitalières du Cloud. C’est ce qu’on appelle la numérisation de l’éducation. Les livres scolaires deviennent des plateformes logicielles : ProNote, Canopée, Lelivrescolaire.com remplacent le Larousse, le Petit Robert et le Bescherelle. Nous n’allons plus chez Tati, nous discutons et nous naviguons sur C Discount, Vente Privée, Fnac.com, Rakuten.

Les blouses se monnayent aujourd’hui sur Vinted et les anthologies se dénichent sur Amazon.

Finie l’époque de la cohue, le bruit, les coups de coudes, les files d’attente et la demi-journée passée à chercher. Nous avons quitté ces navires trop peuplés et inconfortables, impossibles à adapter aux modes, cette promiscuité de bazar où tout prenait du temps. Nous avons fui ce temps perdu et ce goût de la ville pour nous replier vers des espaces en ligne feutrés, aseptisés, où tout paraît à notre main et dans lesquels nous nous enfonçons chaque jour un peu plus.

Nous y flottons, anesthésiés, habitués à scroller, à tout commenter, à tout noter, à donner notre avis, à nous faire livrer séance tenante tous ces livres et ces vêtements que l’algorithme aura trouvé pour nous.

Alors, évidemment, il n’est pas question de revenir aux années 70. Par contre, on gagnerait à comprendre quelle part de nous, nous laissons derrière ces portes closes.

Peut-être qu’un jour, en passant devant ces immeubles, nous lèverons les yeux de notre écran et nous demanderons : « Tiens, c’était quoi ici, avant, un Gibert, un Tati ? ».

Parions que le jour où Amazon et Vinted fermeront, nous ne nous demanderons pas s’ils avaient, eux aussi, une âme.

 

Florent Souillot (texte d’une chronique du 19 avril 2021 sur RCF).